Fred Le Chevalier démasqué #streetart

par Mcwp 16 Octobre 2012, 09:24 Street Art

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Rendez-vous avec l'auteur des personnages de papier qui recouvrent les murs de Paris, au Forum des images, un bon endroit pour y raconter des histoires.



–  Fred le Chevalier, tu fais quoi dans la vie ?


Dans la vie, j’ai un boulot, un vrai « boulot » qui sert à garantir mon existence.

Et puis le collage, le dessin, c’est ce sur quoi je passe le plus de temps. Donc, dans la vie, je fais surtout ça. Ce qui m’intéresse, c’est là où vraiment je passe le plus de temps, tous les jours et beaucoup. C’est sur quoi je suis concentré, ce à quoi je pense.

 

 

–  Ton travail arrive à te laisser du temps pour faire ça ?

Oui puisque je fais 35-40 h. C’est un peu frustrant parce que c’est tout de même une limite à ce que je voudrais faire et que je deviens un peu schizophrène avec les choses dont j’ai envie et les choses obligatoires. Ça laisse du temps mais j’ai envie de travailler moins et dessiner plus.  

 

 

–  Comment en vient-on la première fois à coller un dessin sur un mur. A-t-on peur ? envie ? les deux ?

C’est difficile à expliquer, je crois que je ne sais pas bien le dire. Je pense que c’est un truc que j’ai toujours trouvé chouette d’être dans la rue parce ce qu’il y a le contact direct avec les gens, il n’y a pas le passage par des cercles, des galeries, etc.

C’est le fait de parler à tout le monde, le côté cadeau gratuit, vraiment c’est une démarche que je trouve belle. J’étais un peu marqué par Pignon Ernest que j’avais vu enfant.

Ernest Pignon, je l’ai vu chez mes parents, je trouvais ça magique le fait d’avoir un travail hyper léché hyper élaboré et de le mettre dans la rue à la portée de tout le monde.

J’ai vu ses œuvres en reproduction. C’est une manière d’aborder l’art que je trouvais très intéressante. Mes influences ce sont Pignon Ernest et le punk, même si elles ne paraissent pas proches.

Dans le punk, il y avait le refus de la hiérarchie , un non au « je suis un artiste, admirez-moi, je suis sur un piédestal » et un grand oui à une profusion de créations. Dans tout ça, il y avait beaucoup de dessins dans le graphisme des années 80 comme Laul qui illustrait pour les béruriers noirs, du vieux rock alternatif, du punk américain, des dessins qui circulaient avec des papiers, des ciseaux et de la colle… ce sont des formes d’expressions qui m’ont vraiment intéressé et marqué.

Après, quand moi j’ai commencé à coller, j’avais envie de montrer ce que je faisais, de m’amuser. Auparavant  mes dessins, je les donnais. Mais un dessin tu ne le donnes qu’une fois. Le collage, c’était une façon de prolonger ça et de se promener aussi tout simplement.

A l’époque, j’avais un peu l’impression de faire quelque chose d’interdit mais en fait ce n’est pas du tout le même sport que les graffeurs : ça passe très bien, les gens aiment bien. Avant je collais la nuit, j’ai arrêté, je colle le jour maintenant. Les gens sont adorables - à de rares exceptions près. 

Bon, j’arrête si je vois des policiers mais il n’y a pas de problème. 


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Je ne sais juste pas expliquer la première fois.  C’est comme…  moi je suis devenu végétarien. Je me suis dit longtemps, je serai végétarien. Et puis un jour, voilà. 

Là, c’était le moment. Cette idée que le dessin donné une seule fois ce n’était pas assez, une envie de décorer la rue de quelqu’un que j’aimais. Voilà, c’était le moment pour quelque chose que j’avais toujours porté. C’est vraiment une expression qui m’est naturelle. Je n’intellectualise pas trop.

Pour revenir à ce que je disais sur le punk et sur Pignon Ernest, le fait de dessiner dans la rue, il y a un côté simple et direct et ce n’est pas pour ça que tu refuses de travailler, de faire quelque chose de qualité.  Pignon Ernest c’est ce qui m’a marqué parce que les dessins sont beaux,  le papier est très beau, c’est d’une précision folle, et aussi intellectualisé et militant à l’époque : représenter les enfants de Soweto en proie à l’apartheid et s’en servir comme base, Il y avait un sens. Le fait de parler à tout le monde, je trouvais ça très fort. 

Moi, ce qui me plaît, c’est que les gens qui aiment mes dessins ne se ressemblent pas. Je n’ai pas l’impression de parler à une catégorie, il y a des gens qui sont homos, hétéros, jeunes, vieux, riches, pas riches…  Et ça, je trouve ça intéressant et je ne suis pas sûr que les autres formes le permettent. Je ne le refuse pas du tout mais je ne me sens pas du tout dans le truc Street Art, je ne me sens pas du tout enfermé. Si tu es dans une galerie, il y a les gens qui connaissent cette galerie qui viennent. Tu vas parler à une catégorie. Quand tu es dans la rue tu parles à tout le monde. Et c’est ça que je trouve magique. Pignon Ernest, c’est le seul que j’avais identifié parce que le côté militant et la richesse du trait m’avaient parlé.  On n’est pas dans l’ostentatoire ou la transgression mais plutôt dans la poésie.

 Je ne vais pas dire que je me sens proche de Pignon Ernest parce que ça fait prétentieux mais ça me touche…  j’ai vu une expo l’an dernier et j’étais hyper content.

 

 

- Le masque est un motif récurrent dans tes dessins : que représente-t-il et que peux-tu nous dire de ce dessin ?


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J’aime bien que les gens s’approprient mes dessins, je trouve amusant et intéressant que quelqu’un voit  un homme quand je vois une femme, quelque chose de triste quand je vois quelque chose de gai et vice versa. Je pense que c’est très important que les gens se racontent leurs histoires plus que d’expliquer mes dessins. 

Les masques c’est quelque chose qui me fascine dans un registre à la fois de protection de soi - il y a un côté un peu armure que j’y mets - et puis aussi de décoration.  Dans celui-là, il y a avait un peu quelqu’un que j’ai beaucoup aimé, il y a un peu d’elle. Il y a à la fois un rapport au masque et au monstre mais c’est la même chose car le monstre souvent dans mes dessins est aussi protecteur et fait écran avec le monde – à la fois ce que tu portes de douloureux  et quelque chose qui te protège du monde et qui peut être encore plus douloureux. Le personnage a un masque nuage parce que pour moi, c’est le rêve et la douceur et c’est sa façon de transcender et puis le masque monstre qui est en elle, qui la protège ; elle a une double protection. 

Ce dessin est assez rare parce qu’à l’époque je ne dessinais que des personnages de profil, jamais de face. Celui-là était un peu étonnant  parce que c’était une éclaircie dans les profils, c’était une tentative. Mais il y a toujours le côté protection et le côté rêve… et la part d’intériorité affichée aussi. Les deux sont des apparats. J’ai envie de tendre vers le doux dans les dessins. 

Dans ma façon d’avancer dans la vie, j’ai besoin de me rassurer avec ce qui marche. Si je passe mon temps à dire la vie est horrible je ne suis pas sûr que cela m’aide beaucoup. Donc dans les dessins que je fais il y a l’envie de partager du doux avec tout ce qu’on est, ce qu’on a de joyeux et de moins joyeux, ce qu’on porte.

 

  

 

–  Pourquoi si peu de couleurs dans tes collages ?

Quand j’ai commencé à dessiner, j’ai acheté des crayons de couleurs. J’ai fait quelques trucs avec les crayons de couleur et un personnage en noir et blanc qui était inspiré de Hans dans Freaks de Tod Browning. Je l’ai trouvé élégant, j’ai trouvé qu’il avait quelque chose en plus : de la sobriété et un style plus élégant. Je me suis senti à l’aise avec les aplats de noir aussi, il y a quelque chose qui me plaît dans cette technique. 

Sur les originaux, je n’en mets pas, mais dans la rue, j’ai ajouté de la couleur pour donner un peu d’éclat, de vie, de brillance sur des choses  symboliques : une clé en or, du rouge pour la vitalité, du vert pour l’espoir. Le noir et blanc, ça correspond à des dessins qui m’ont influencé, ceux d’Aubrey Beardsley, un anglais qui faisait des personnages un peu androgynes, élégants. 

Quand j’ai commencé à dessiner, ça ne m’intéressait pas d’apprendre à dessiner « bien » et de prendre des cours. Je n’en avais pas le temps. J’avais envie de trouver une forme dans laquelle je sois à l’aise, simplement de renouer avec un plaisir délaissé. Même si ce n’est pas bien dessiné, ce n’est pas grave. J’étais à l’aise sur du noir et blanc, j’ai continué. Je ne savais pas trop ce que je voulais faire… ni maintenant, d’ailleurs. 

Je ne me vois pas dessiner en couleurs, ce serait loin de moi. J’ai trouvé un moyen dans lequel je suis bien pour raconter des histoires et ça me convient. Parfois, j’ai envie de faire des choses un peu plus compliquées, mais la couleur, je n’imagine pas. A part avec les enfants. J’ai fait un dessin avec une  petite fille récemment. Moi, je dessinais, elle coloriait, c’était super drôle. Mais ce n’est pas moi qui coloriais.

 

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–  Il y a de plus en plus d’écrits sur ton blog, est-ce que les images peinent à tout dire ?

Je suis plus pudique sur la question du mot, j’ai l’impression que je me livre plus quand je mets des phrases. Même si je le fais sous une forme un peu humoristique qui me protège comme un masque. J’écris comme des citations, je n’écris pas mon humeur mais je fais des phrases grandiloquentes et un peu pompeuses avec une recherche poétique et en même temps un nez rouge pour l’équilibre. Mais j’ai l’impression de davantage me montrer et j’ai un peu plus de pudeur avec ça.

J’aime bien écrire des petites phrases avec mes dessins. Et je pense que ça marche bien ensemble. Je commence à accepter de le faire, j’y viens plus facilement.

Ça me plaît que les gens aient une émotion en voyant mes dessins, je suis content. Après, leur dire, là il faut comprendre ça, ça ne m’intéresse pas beaucoup. J’essaye de faire des phrases qui vont faire sourire ou réfléchir.


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Il y a un dessin avec trois personnages dont certains ont des masques, il est écrit « à l’école, étais-tu déguisé en enfant ? », ce n’est pas comme dire « la société te corrompt » ou « mort aux cons ». Écrire « consomme, obéis ! » sur les murs, ça m’énerve. Être donneur de leçons, ça ne sert à rien mais une phrase qui t’amène à t’interroger c’est ce que j’attends du dessin dans la rue : on s’arrête deux secondes si  cela touche, on sourit, on se pose une question, ça fait sourire ou réfléchir ou rire. Mais je trouve l’écrit plus impudique.

 

 

 

 

 

–  Comment sont nées tes collaborations avec Tristan des Limbes ou Madame Moustache plus récemment ?

Tristan des limbes  c’est une amie. Donc, on allait coller ensemble. Moi, je suis très très fan de son travail, je trouve ça très puissant. 

En fait, c’est moi qui ai collé le premier. J’aimais beaucoup ce qu’elle faisait et puis pour lui faire un clin d’œil, j’ai pensé que c’était quelque chose qui lui plairait alors j’ai collé un de ses dessins. Ça lui a plu et on s’est mis à coller ensemble.  

C’est quelqu’un qui a une patte, un truc fort. Souvent, les gens écrivaient « Fred, c’est de la poésie et Tristan c’est dépressif » et ça m’agaçait. Parce que la poésie ce n’est pas juste des trucs romantiques. Les classiques qu’on apprend à l’école ne donnent pas forcément envie de hurler de rire. 

 

Après, Madame, c’est différent. On a échangé des e-mails parce que j’étais très admiratif de son travail. Je me sens assez proche aussi de ses thématiques, le côté androgyne, la sexualité – même si je n’en parle pas. Je trouve ça drôle et élégant, hyper bien fait, les originaux étant encore un cran au dessus. On s’est rencontrés pour coller, c’est une rencontre plus sérieuse qu’affective. J’étais super fan de son travail et même si c’est différent de ce que je fais, finalement les collages vont bien ensemble. C’est quelqu’un qui mérite une place comme Tristan, ce sont des artistes qui ont des choses à dire et qui ne devraient faire que ça.

 

 MadameM  Collage de Madame Moustache

 

 

–  Tu dis ça pour elles et non pour toi ?

Si… mais ça, c’est récent. Ça ne fait pas longtemps que je me dis ça. J’aimerais bien. Ce n’est pas pareil quand tu parles de toi, tu te mets des barrières. Et puis je suis plus touché parles gens qui se mettent des barrières aussi. Les gens qui sont humbles. J’aime beaucoup Rubbish Cube par exemple qui  fait de grands visages en noir et blanc. Il découpe le blanc qu’il colle comme un napperon, c’est très beau. Il peut mettre cent heures sur un découpage et parle de lui avec une grande modestie.

 

 PortraitRubbish3  Collage de Rubbish Cube

 

 

–  Tu colles beaucoup de personnages dans les rues de Paris, à quel besoin répond cette addiction ?

C’est nourrissant, ça a changé ma vie complètement. Je n’ai pas dessiné pour m’adresser à des gens ou avoir une démarche artistique ; c’était pour moi. Affectivement, je m’y retrouve. Je pense que toute personne qui passe deux cent heures  par semaine sur quelque chose, peut-être qu’il n’est pas totalement stable ou qu’il a des manques quelque part. Quand tu rentres chez toi en courant pour dessiner et coller trois trucs à deux heures du matin, il y a de la joie. Ça m’apporte quelque chose en terme de sens, de dynamique.  Je suis content de ce que je fais, c’est un vrai moment de bonheur.  J’en ai collé beaucoup maintenant, mais ce n’est pas vraiment si différent, je reste dans le plaisir.

Et si quelqu’un m’envoie un mot gentil, je ne sais jamais quoi répondre à part merci mais ça me fait plaisir et ça me touche. Il y a des choses très jolies. Il y a quelques jours, une femme voilée avec son petit garçon m’a dit un mot gentil, je ne sais pas trop ce qu’on aurait eu à se dire normalement, on n’a pas de raison particulière de se parler. 

Les gens ne se ressemblent pas mais ça me procure du plaisir s’ils sont touchés. L’autre jour, il y avait un vieux monsieur qui passait devant un de mes dessins et j’attendais pour qu’il soit sur la photo que je voulais prendre parce que je le trouvais beau et il s’est arrêté et m’a dit : « il ne faut pas que je sois sur la photo, hein ! ».  Il trouvait le dessin beau et ne voulait pas que je gâche la photo.

Et aussi une petite dame qui m’a vu en train de coller et qui m’a demandé : « Il y en avait un très beau à côté du Franprix, pourquoi il n’est plus là ? ». C’est une belle histoire. Ce sont toutes ces choses qui ont changé ma vie. C’est une relation avec soi et les autres que je trouve simple et agréable. C’est aussi frustrant et ce le sera encore parce que j’ai envie de faire plus de choses, j’aimerais aller dans plein d’endroits mais c’est chouette !

 

 

–  Tu as déjà parlé de volonté de densité dans ta création mais tes personnages sont particulièrement épurés, c’est un paradoxe ?

Je pense que la simplicité tient essentiellement dans la démarche initiale. Je ne voulais pas prendre de cours aussi j’avais la technique de mes onze ans et j’avais envie de cette technique là et non de quelque chose de très construit. Je n’avais ni le temps ni l’envie. Le déclencheur pour dessiner ça a été Béatrice Myself qui fait des choses poétiques très simples dans la forme mais complexes dans l’imaginaire. Je me suis dit que dans la forme je devais savoir faire. J’avais envie de choses simples et naïves qui soient fortes. Je suis parti de ça puis j’ai décliné énormément, je reproduis ces thèmes et j’essaye d’enrichir avec des éléments ou des formes. J’ai envie de densifier par des formes, des petits traits, en rajoutant de la matière sur les personnages et autour d’eux. Souvent mes personnages ont des masques ou  des petites choses qui ajoutent de la densité sur eux, il n’y a pas d’ombres ou de contrastes. J’ai fait des dessins avec des décors mais c’est moins intéressant à coller, ça devient une affiche. Et alors ça nécessite d’être un grand format. Les traits sont toujours simples mais là, c’est dense, j’ai mis trente heures.

 

 

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–  Les projets ?

C’est déjà de moins en avoir car j’ai fait beaucoup de choses ces derniers mois, peut-être trop des fois. J’ai envie de prendre du temps, de faire une belle expo à Paris dans un an. Il y a des petits livres qui sortent en ce moment, trois recueils de dessins. Je vais aussi coller à Charleville-Mézières pour un Festival de Poésie c’est le service culturel qui m’a sollicité. En novembre je dois exposer à Angoulême qui est ma ville natale, j’aurais peut-être des murs assez grands. Je trouve ça chouette d’être sollicité pour une chose que tu aimes faire, ça veut dire que tu colles avec du temps et que tu peux t’installer. Ne pas être dans l’urgence, c’est agréable. Et puis aussi un livre avec une histoire. Mais je ne sais pas quand. Et puis surtout garder le plaisir. J’ai eu beaucoup de sollicitations ces derniers temps, ça a été très très vite et j’ai eu moins le temps de coller et je ne m’y retrouve pas. Ah et puis il doit y avoir un film en juillet prochain où mes dessins apparaîtront. Voilà, ça fait assez de projets…

 

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Collages de Fred le Chevalier et Béatrice Myself

 





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commentaires

My 19/11/2012 11:51

Merci Mr Choule. Faut les faire venir dans ta ville... semer des toiles avec des collages.

Mr Choule 18/11/2012 10:18

ça me fait plaisir de voir que tu blogues sur le street-art (même si j'ai abandonné cet univers depuis un moment). Mais je prend toujours autant de plaisir à voir ces travaux sur les murs (...du
net, parce que dans ma ville, il n'y a rien). A+

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